Les Invoqués

Je travaille sur une écriture que je souhaite éthérée, discrète, afin d’exprimer des sensations de passage, doucement mélancoliques, aussi fuyantes que les rivières. Les motifs de l’eau sont en effet bien présents dans mes poèmes : l’eau qui coule, qui file sans retour, devient l’expression de la perte, de l’exil, le naufrage du psychisme. Mais l’eau est aussi un symbole de liberté. Elle est force régénératrice et purification pour l’accomplissement d’une renaissance. En cela, l’essai L’eau et les rêves de Gaston Bachelard fut pour moi une belle source d’inspiration.

Je cherche à toucher de plus près à l’humain, à parler du lien qui nous maintient en vie, que ce soit par le biais d’une rencontre, par l’émerveillement que suscite une fleur, par les soupirs d’une église…

Je tente de reconstruire, de reconstituer des souvenirs pour dénouer les silences, et délier le dire. J’accorde ainsi une grande importance au regard : une fois allumé, celui-ci aurait le pouvoir de tracer un trait d’union entre les êtres et les éléments, mais s’il s’éteint, il pourrait engendrer oubli et désillusion.

 Je convoque et j’invoque des figures abandonnées et solitaires, des mémoires pour éviter que celles-ci ne s’évanouissent. Et c’est ainsi que « Les Invoqués » devient le titre du recueil.

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Pluie d’elle

La pluie plaît
Aux gens émus
Il a plu,
Et ça me pèse.
 
Sur mon épaule
La plaie grandit ;
Je n’ai plus d’elle.
 
J’étais un je
Mis au pluriel ;
Nous envolé
A tire-d’aile
 
Un moins un
C’est trois fois rien ;
Zéro pointu
Peau de chagrin.
 
La plume plie
Et n’écrit plus,
C’est peine perdue
Quand on l’appelle.
 
La pluie parle
Aux gens émus
Mon œil perle,
Je me dilue.
p.txt

Nature Morte

Derrière le rideau
Les feuillages jouent
Mouillés de vent

Est-ce la fenêtre
Qui grince ; ou bien
L’archet qui pince

Trop fort.

L’encrier
Croise entre elles
des ombres
humides,
Des traces
d’eau nette

qui restent.

Sous l’abat-jour
éclot
Un rond très doux
Une petite lumière

qui restent.

Je suis les fissures
en résille sur
L’assiette
Et les tasses vertes

Seize heures
Il reste
Seize heures ;

La peinture sèche.

Le bouton de rose
Cueilli hier
dépose, délicat
au cœur
de la théière

Son ver à soie.

Il manque
une touche
d’air à cette

Nature Morte.

Tu ne respires plus
Mais tu es restée

Chez nous.

Théière
Lampe
Encre
Lumière

Partout.

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Poème Eau de Rose du blog : L’Entre deux notes

Dans son écrin de marbre rose Une goutte alanguie repose Qui voudrait nous dire quelque chose Avant de filer sous nos yeux Comme le vent sèche la rose La goutte se métamorphose Mais sans son amour elle n’ose Se hisser au plus haut des cieux Elle est tant et si peu […]

via Eau de Rose — L’Entre deux notes

Je vous partage aujourd’hui le poème : Eau de rose, écrit par Maman qui vient d’ouvrir son blog : L’Entre deux notes. 🙂

Bonne lecture !

« Dans son écrin de marbre rose

Une goutte alanguie repose

Qui voudrait nous dire quelque chose

Avant de filer sous nos yeux

 

Comme le vent sèche la rose

La goutte se métamorphose

Mais sans son amour elle n’ose

Se hisser au plus haut des cieux

 

Elle est tant et si peu de chose

Cette eau de vie, cette eau de rose

Et tout l’amour dont elle dispose

Ne pouvait rien faire ou si peu

 

Es-tu la goutte, suis-je la rose ?

Prends garde au vent puisqu’il se pose

Toujours, sur les plus belles choses

Et les sépare et leur impose

Un chemin long et douloureux »

Poème sélectionné pour paraître dans une revue littéraire

Au printemps 2019, la très belle revue littéraire « Pierres d’encre » publiera dans leur numéro 8, mon poème en prose « Le vieil homme et la petite tulipe rouge ».

Je vous laisse découvrir le site internet de la revue ici 

Et voici le poème « Le vieil homme et la petite tulipe rouge » :

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La petite tulipe rouge attendant le vieil homme dans le salon de thé « L’Epicerie », Auray (56)

La petite tulipe incline légèrement la tête. Elle s’ennuie un peu.
Autrefois, de minuscules fleurs de gypsophile lui tenaient compagnie dans le vase. Elle les aimait bien car elles ressemblaient à des paillettes qui crépitaient ou à des abeilles qui virevoltaient.
Autrefois encore, le lupin était présent. Ses graines sentaient les îles de la mer Egée, là où il fut cueilli à l’état sauvage. Son sourire était frais, très blanc ; cela apaisait beaucoup la petite tulipe rouge lorsque les clients devenaient un peu trop bruyants. Le lupin massait ses feuilles et elle s’assoupissait, réconfortée par la douce caresse.
A présent, la petite tulipe est seule sur la table. Les autres ont fané avant elle.
Mais une pensée légère égaye sa journée. Quelqu’un va bientôt s’asseoir sur une des chaises, face à elle. En attendant, elle s’appuie contre le mur pour se reposer. Ses pétales flamboient sur les boiseries bleues. C’est un bleu marine éclatant qui contraste réellement avec sa robe rouge, orangée.
La petite tulipe est fière de ses couleurs et de son unique feuille verte et bouclée.
Elle apprécie l’odeur des muffins aux myrtilles et du chocolat fondu que l’on remue dans une casserole en argent.
Mais ce qu’elle préfère, c’est le goût du vin chaud épicé que l’on sert avec une rondelle de citron et de la cannelle. Une fois, on en a versé par mégarde dans son vase. Elle était devenue encore plus rouge que d’habitude et avait réalisé quelques tours sur elle-même. Un vieil homme, qui avait remarqué la drôle de scène, s’était mis à rire gaiement. Afin qu’elle reprenne ses esprits, il lui avait proposé un morceau de son gâteau à l’orange avant de lui lire un chapitre de son livre. Elle l’avait alors écouté attentivement puis remercié en faisant claquer ses pétales. Ensuite il était parti. Les gens le croient fou mais elle sait que ce n’est pas vrai.
Elle attend impatiemment qu’il pousse à nouveau la porte du salon de thé. Il la saluera en ouvrant grand ses yeux pleins de lumières et il mangera une brioche à la framboise en crumble.
La dernière fois, elle a appris que le rouge était sa couleur préférée. C’est sûrement pour cela qu’il parle à la petite tulipe. Parce qu’elle est rouge aussi.

Soudain, la clochette de l’entrée tinte. C’est lui !

Il a l’air fatigué mais son visage s’éclaire en apercevant sa petite tulipe. Il s’installe rapidement, commande la brioche et ouvre son livre :

« Rien ne bougeait dans la vaste plaine. Le soleil était immobile dans le ciel et les oiseaux ne volaient plus. Seul le mystérieux clapotis d’une rivière… »

La petite tulipe rouge est aujourd’hui la plus belle des fleurs du café appelé l’Epicerie. Elle s’épanouit grâce à la voix d’un vieil homme un peu poète, qui, tous les jours, lui fait la lecture.

 

De la formation des arcs-en-ciel jadis au bord des ruches

Un petit poème en hommage à nos abeilles qui disparaissent… 🐝
Pour les enfants et les adultes ayant gardé leur âme d’enfant…

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Comprenez que l’arc-en-ciel
Qui couronnait les montagnes
Naissait des gouttes de miel
Qui flottaient dans l’air diaphane

C’est le soleil, c’est sa lumière
Dans un sursaut de dense brume
Qui légèrement les traversaient
Comme la danse d’une plume

Suspendues à la tiède vapeur
Déposée par chant d’orage
Perles-prismes d’apiculteur
Faisaient suite au naufrage

Sous l’averse grise et pressée
Les parapluies et les alpages
Allongeaient leurs ombres tremblées
Et sans un bruit pliaient bagage
De ce pays évanoui
Tapi sous les cascades
Ne restait que l’ambroisie
Qui invoquait l’arcade

Comprenez qu’au sein des ruches
Vivaient jadis les abeilles
Qui tiraient de leurs capuches
Des grelots pour arc-en-ciel

 

 

 

Les Trois Lunes

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Hécate, dans le tableau Jupiter et Sélémé, de Gustave Moreau, 1894-1895
Chant I : Piqûre de lys

J’ai cueilli la fleur de lys mais ses épines m’ont piqué. J’ai brisé son cou, surpris, effrayé. Sa robe blanche soudain s’est levée jusque dans le ciel aux trois lunes — j’ai vu trois lunes cette nuit — elle formait une taie blanche. Tendue d’un bout à l’autre du ciel, du ciel traversé de lunes — j’ai vu trois lunes cette nuit — la robe de pétales tirait sur les étoiles. J’ai brisé la nuque

De la fleur repliée

derrière des voiles clairs

Au murmure des brumes, je n’ai su que faire (dans les cieux les Erinyes chuchotent qu’un simple mortel a pris ses grands airs

en profanant sur la terre,

les yeux d’une fleur

A présent lointaine

A quelques années-lumière)

 

Elle ploie, triste, au-dessus des trois lunes — j’ai vu trois lunes cette nuit. Blessé est le lys

qui me blessa en premier. Quand les épines m’ont piqué, la fleur s’est envolée vers le ciel aux trois lunes — j’ai vu trois lunes cette nuit. Le tissu de la robe

sous mes doigts s’est froissée. J’ai seulement pris peur. Je n’ai pas souhaité

déchirer cette fleur qui à moi s’est confiée.

J’ai gardé des lambeaux de sa robe, mais ce n’est pas assez.

Le reste est en l’air, dans un ciel au trois lunes — j’ai vu trois lunes cette nuit.

 

Quand les épines m’eurent piqué, la fleur,

Dans un soupir éhonté

S’arracha de mon cœur

Mais une si prompte ardeur

Une telle vileté

Firent naître un feu vengeur.

 

Me pensant calomnié

Souffleté à tort,

Injustement méprisé,

J’ai fomenté en mon cœur

Un dessein dont la teneur

M’honnit de l’humanité

 

La peur

Muée en colère

Est la tumeur

Qui créé nos Enfers

Les volants de la fleur de lys flottent au firmament arrosé de lune — j’ai vu trois lunes cette nuit

La fleur déplie sa nappe blanche dans le ciel marbré de rayures —ce sont les faisceaux lumineux des Erinyes qui conspirent en allumant une à une leurs torches infernales ; les fumées dansent, se tordent. Les langues de feu fouillent mes paupières ; ce sont des étincelles bleues, rouges, vertes, des tâches de lumière qui m’aveuglent, et proviennent des profonds fanaux qui clignotent au-dessus des trois lunes — j’ai vu trois lunes cette nuit

J’ai laissé partir la fleur

Elle a pris sa place là-haut

A présent le vent pousse

Sur mon cœur

A présent le vent cingle

Mon cœur

Sa chute est lente, tandis que la fleur s’élève, protégée par les trois lunes — j’ai vu trois lunes cette nuit

Artémis-Séléné-Hécate. La triade se partage le vaste ciel noir où s’étend, comme la toile vierge d’un peintre, la longue robe pure du lys.

Et les Erinyes bruissent, descendent des cieux.

Elles ont des serpents pour cheveux.

 

J’ai rompu l’échine du lys

Je peux laver cette immondice

Telle une canéphore antique

Je pose sur mon front tragique

Une coupe de fruits, délices

Pour Hécate la protectrice

Au charme magnétique

 

O déesse chtonienne, qui relie les enfers, la terre et le ciel

Déesse de la magie et des ombres,

Protège-moi des furieuses Erinyes…

J’ai vu trois lunes cette nuit…

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Jupiter et Sélémé, Gustave Moreau, 1894-1895